… titre Casemate 175 (en vente). Suit un dossier de dix pages consacré à la nouvelle adaptation des œuvres souvent très noires, mais sans Maigret, de Georges Simenon. Un bijou sombre, brillant de mille éclats. Et ne traitant pourtant que de pourritures humaines à travers le destin d’un beau garçon vénéneux, fripouille parmi les fripouilles, impardonnable. Et pourtant… il restait encore beaucoup de choses à dire au scénariste Jean-Luc Fromental et à Bernard Yslaire, le célèbre auteur de Sambre. Qui, pour dessiner la noirceur, en connaît un sacré rayon. Ça tombe bien. Voici la suite de leurs interviews.

Dossier Frédéric VIDAL
Supplément offert de Casemate n°175 – janvier 2024

YSLAIRE
“Ce salaud a fait pleurer ma fille”

Mission accomplie ?
Bernard Yslaire : Difficile de juger mes planches. Je sors tout juste du livre, j’ai travaillé en apnée et ne regarde pas en arrière. Dessiner, c’est un peu ouvrir des portes sur un univers qu’on essaie de créer par petites touches, comme une toile. Vous créez une ambiance, vous essayez de comprendre…
Alors satisfait de votre dessin ?
À aucun moment je ne me suis préoccupé de sa beauté. L’important était d’adapter, mettre en scène graphiquement un livre qui ne ressemble pas à ce qu’on connaît de Simenon. Le lieu n’est jamais précisé, l’histoire se déroule dans une ville qui pourrait être Liège, sa ville de naissance, mais qui m’évoque Budapest. Une ville avec des tramways où il fait froid, où forcément la neige est sale. Décrite avec une sorte de rigueur et de sobriété fascinante, loin des codes habituels du récit policier et ses rebondissements en fin de page. Ici, l’accent est mis sur des choses auxquelles on ne s’attend pas. Notre collaboration, avec Jean-Luc Fromental, a atteint un point que je n’avais jamais vécu. Une parfaite osmose entre nous, au niveau de l’univers. J’avais pour lui la confiance qu’on peut avoir envers des gens qui ont de la bouteille, un parcours… Je n’ai donc lu qu’une partie du livre pour garder de la fraîcheur et pouvoir inventer librement.

“Un héros bien différent des miens, gamin odieux  auquel on s’attache, sans comprendre pourquoi”

Aviez-vous besoin d’un collaborateur ?
Non, je n’ai besoin de personne pour adapter un roman, mais la proposition est venue de Jean-Luc alors que je venais de terminer Mademoiselle Baudelaire. Alors… je lui ai demandé, parmi les centaines de livres publiés, à quel Simenon il pensait. Je voulais éviter un Maigret. Ça tombe bien, me répond-il, ces adaptations ne concernent que ses romans noirs, très durs !
Il m’a proposé Les Clients d’Avrenos, histoire d’un couple à Istanbul. En pleine période Covid, je ne pouvais m’y rendre. Or l’essentiel, chez Simenon, c’est l’ambiance. Difficile de restituer celle d’une ville où je n’ai jamais mis les pieds. On s’est mis d’accord sur La neige était sale. Le romantisme du titre me parlait. Jean-Luc m’a précisé que Simenon avait mis trois semaines pour l’écrire, alors que celle d’un roman ne lui prenait jamais plus d’une semaine et demie. Et m’a raconté son ambition d’en faire une forme de roman existentialiste. Ce qui, au-delà de sa longueur rare chez Simenon, le différencie de ses autres livres. Le côté émotionnel de cet existentialisme m’a intéressé. J’y ai vu une facette romantique bien qu’à 180° de ce que j’ai l’habitude de dessiner : des histoires sensibles avec un héros qui souffre. Là, c’est exactement l’inverse : un sale gamin odieux auquel on s’attache sans comprendre pourquoi.
Pourquoi l’histoire n’est-elle pas rédigée à la troisième personne comme l’originale ?
Jean-Luc a eu l’idée formidable de le transposer à la deuxième personne. On se demande un temps qui tutoie le héros. Avant de comprendre que c’est lui-même. Un type qui a déjà conscience de son destin et qui raconte à lui-même : « Tu as fait ci, tu as fait ça… » On ouvre donc l’album sur une scène de bar, reprise sur votre double page, où Frank, le héros, se regarde dans un miroir. En cinéma, on aurait pu utiliser un plan subjectif, mais en BD ça ne marche pas. La meilleure manière de traduire ce parti-pris était que Frank soit omniprésent dans toutes les cases. Ce qui a donc présidé à toute la mise en scène. À chaque fois que c’est possible, tout tournant autour de lui, Frank est donc au premier plan.

“Incapable de ressentir l’innocence lorsqu’il la rencontre. Notamment l’innocence de l’amour”

Quid de l’uniforme des forces d’occupation ?
Entre celui des nazis et celui des Soviétiques. Jusqu’à ce que je découvre l’uniforme des Roumains. Avec les Hongrois, ils ont participé à l’opération Barbarossa nazie pour envahir l’Union soviétique. Mais, contrairement aux Hongrois, ont retourné leurs vestes et basculé du côté de l’URSS pour combattre avec eux pour reprendre Budapest. Il est probable que l’armée qui contrôla la capitale hongroise à la fin de la guerre fut composée essentiellement de militaires roumains. J’ai copié leur casque et utilisé comme insigne le sceau en croix du roi Michel Ier de Roumanie. Pourtant on pourrait croire qu’il s’agit de sigles allemands. Dès la première planche, j’ai dessiné un avion encastré dans une façade. Ça a surpris John Simenon* et Jean-Luc Fromental qui doutaient de son réalisme. C’est pourtant tiré d’une photo prise à Budapest. Ça plante l’ambiance sans avoir besoin de mots. Il y a eu la guerre.
Ça finit très mal. Ce qui est très rare aujourd’hui, non ?
Pas de bonne littérature faite avec des bons sentiments, dit-on. Ici, on cumule les mauvais. Frank est un sale gamin, éduqué par une mère qui lui permet tout. Macho, il baise toutes les pensionnaires du bordel familial. Il se livre à l’obscénité minable d’assassiner une vieille dame sans défense. On verra, avec Sissy, sa petite voisine, qu’il est incapable de ressentir l’innocence lorsqu’il la rencontre. Notamment l’innocence de l’amour. Ma fille, qui m’a aidé pour les couleurs, a pleuré en lisant l’histoire. Comment peut-on pleurer pour un tel salaud ? Dès la cinquième page, il tue un personnage et on s’en fout. Tu ne pleures pas pour le personnage qui meurt. C’est une crapule qui tue une autre crapule. Frank est totalement dénué d’idéaux, mais ce gamin est tout de même un être humain.

“Je vais m’atteler à l’ultime et tragique Sambre. Mais la tragédie est ce qu’il y a de plus humain”

John Simenon vous a-t-il fait des remarques particulières ?
Peut-être sur les textes de Jean-Luc qui a réalisé l’adaptation littéraire. Mais Simenon n’ayant jamais dessiné, on ne peut pas me demander de respecter son graphisme ! Et un dessin ne sera jamais fidèle à un texte. Gérard Brach, scénariste du Nom de la rose d’Annaud, qui a beaucoup bossé avec Polanski, disait qu’adapter un roman au cinéma c’était comme sculpter un portrait de la Joconde. On ne la connaît que de face. On est obligé d’inventer pour imaginer ce qui se passe dans son dos. Si nombre d’ayants droit peuvent être chiants, John a été formidablement respectueux de notre travail. Grâce à lui, j’ai pu raccourcir les cheveux de Frank, qui, au départ, avait un look plus hippie. Et une coupe un peu trop féminine pour l’époque.
Ne s’est-il pas étonné de ce changement de physique de Frank ?
Si, un peu. Mais je lui ai rappelé que, pour une adaptation au cinéma, un acteur n’est pas forcément la copie du personnage décrit dans le livre ou tel que les lecteurs l’imaginent. L’acteur a même souvent besoin de tourner quelques scènes pour sentir le personnage, lui donner chair.
Envie de remettre le couvert ?
Non, le projet de Jean-Luc et de José-Louis Bocquet prévoit de changer de dessinateur pour varier les talents graphiques. Je travaille sur un livre sur Berlin mais, auparavant, vais m’atteler à l’ultime Sambre. Une série tragique, mais la tragédie est sans doute ce qu’il y a de plus humain. Nous naissons et savons que nous allons mourir. La question n’est pas sur la chute de notre histoire, on la connaît, mais son « comment ? » Quand on travaille à plusieurs sur un scénario, j’ai noté qu’on se marre particulièrement sur les pires horreurs. Il suffit de lâcher une idée bien outrancière pour éclater de rire en toute complicité. Pourtant, les fins tragiques ne sont plus très courantes en fiction. Le cinéma regorge de messages politiques véhiculant une idéologie qui enlève une dose d’imprévu malgré des intentions positives : la femme doit être égale de l’homme, il faut respecter un pourcentage de Noirs… Mais les biographies qui fonctionnent le mieux sont souvent tragiques. Une tragédie nous paraît toujours plus vraie qu’une histoire qui finit bien.
* Fils de Georges Simenon et gestionnaire des droits de l’œuvre de son père.


FROMENTAL
“La vilenie des gentils…”

Pourquoi Frank fait-il depuis l’enfance ce cauchemar d’un chat blessé dans un arbre ?
Jean-Luc Fromental : La gueule ensanglantée, un œil arraché, il s’y réfugie après s’être ou avoir été battu. Les gens essaient de l’en faire descendre, dans l’idée de le buter – on ne laisse pas souffrir un chat dans cet état. Surtout dans ces temps de quasi-famine… Le chat comprend bien la combine. Plus on lui met du lait et des croquettes au pied de l’arbre, plus il monte haut dans les branches. Frank, c’est pareil. Plus on est gentil avec lui, plus il a envie d’aller plus profond dans l’accablement, la douleur, la dureté… et puis, une fois en prison, tout s’arrêtera. Il observera une femme seule avec son enfant par sa fenêtre, et imaginera la vie qu’il aurait pu avoir.
Je ne crois pas avoir jamais lu un tel parcours de damné vers la rédemption. Celle de Frank survient au moment où il trouve à la fois un père et une compagne. Trop tard, bien sûr, puisqu’il est entre les mains des occupants. Il sait qu’il n’en sortira pas vivant. Mais il peut rêver mariage symbolique et apaisement. Se retrouver en paix malgré cette déchirure intérieure, qui fait qu’il ne pourra plus devenir un homme bien. Lui fripouille tellement plus fripouille que toutes les autres fripouilles. Sa radicalité en fait alors quelqu’un de différent de toute la médiocrité humaine qui l’entoure.
Son ami Kromer, dans le genre, n’est pas mal non plus.
Un gros con qui, dès la quatrième planche, se vante d’avoir étranglé une fille qu’il vient de prendre dans une grange, parce qu’elle était « bête et sale »… Horrible ! Oui, ce roman de Simenon est horrible mais se termine dans une pluie de plumes d’ange. C’est en tout cas ce que nous avons voulu montrer en lui restant fidèles.
Quand Frank tue l’eunuque et vole son flingue, pourquoi parle-t-il de dépucelage ?
Tuant son premier homme, Frank estime perdre sa virginité et intégrer ainsi le monde criminel. Vivant dans un bordel, son dépucelage sexuel, lui, s’est fait presque à son insu. Frank admire Kromer, de trois ans son aîné, qui se vante de son meurtre devant Berg. Yslaire a eu l’idée géniale de donner à ce troisième homme les traits de Georges Simenon. Ce qui a amusé John. Berg avertit Frank que « les couteaux ne sont pas nés pour ne pas servir ». C’est le point de départ de toute l’affaire. Une citation textuelle du bouquin. Comme bien d’autres. Je n’ai pas voulu changer des choses pour le plaisir de les changer.

“J’adore le cinéma sous l’Occupation. Et surtout L’assassin habite au 21, d’Henri-Georges Clouzot”

Cerise sur le gâteau, Frank laisse un voisin être accusé de son crime.
Il n’a que mépris pour les gens de son immeuble. Eux-mêmes méprisent Frank et sa mère pour leur soi-disant « commerce de manucure ». Mais les craignent, car ces deux-là sont bien plus riches qu’eux. Quand ils en sont réduits au café de glands, la mère et le fils savourent du vrai café. D’où jalousie. D’où rancœur.
J’adore le cinéma sous l’Occupation. J’ai en particulier été frappé par L’assassin habite au 21, de Clouzot. Dans ce cinéma de l’Occupation, tout le monde est tout le temps méchant. Les personnages les plus anodins cachent des confitures au fond d’une armoire, se dénoncent les uns les autres… On sent viscéralement l’ambiance qui devait régner à cette époque. Pareil dans La neige était sale. Porter de belles chaussures et non des godasses qui prennent l’eau vous catalogue comme ami des occupants. Vous avez du fric, vous faites le malin comme Frank qui brandit une liasse dans le bistrot après la vente des montres ? Vous êtes considéré comme un collabo. Et on attendra patiemment l’heure de vous faire la peau. C’est l’histoire des femmes tondues à la Libération, la vilenie des gentils, l’horreur du bon peuple. Cette répugnante brutalité des moutons, une fois que le loup est à terre, est fortement présente dans le roman. J’imagine que Simenon a pu l’observer et qu’elle constitue une des raisons pour lesquelles il est parti aux États-Unis. Il a voulu se protéger, notamment de jalousies de confrères. Certains seront à la manœuvre pour faire payer à des auteurs leur succès durant l’Occupation. Même lorsque ces succès n’étaient pas directement liés à des manigances collaborationnistes.
Ne généralisez-vous pas ?
Lisez la philosophe allemande Hannah Arendt qui montre la banalité du mal. Il existe aussi chez les gentils une fibre horrible qui fabrique les foules lyncheuses. Certains allaient péter la gueule aux commerçants qui leur avaient tenu la dragée haute pendant l’Occupation. Les justes, les gens de bonne volonté forment la portion la plus rare d’une population. La plupart des humains ne sont ni loups ni moutons. Ils commencent par baisser la tête et, dès qu’ils peuvent la relever, commettent des vilenies presque aussi grandes que celles de leurs oppresseurs.
Pourquoi Simenon ne parle-t-il pas clairement d’occupation allemande ou soviétique ?
Il écrit ce roman en 1948, quand l’alliance entre Soviétiques et Occidentaux pour foutre la pâtée à Hitler commence à partir en sucette. Les Anglais, Américains, Français et Russes occupent Berlin, Vienne… C’est le début de la guerre froide, on commence à craindre une Troisième Guerre mondiale. Churchill plaide pour qu’on aille casser la gueule aux Russes pendant qu’il est encore temps.
Ne pas choisir est, pour Simenon, l’assurance de ne pas se laisser assigner dans un camp. Mais, après un voyage eu URSS, il a écrit en 1933 Les gens d’en face, où il prend ouvertement en compte la situation dans un pays communiste. Avec des histoires de délation, évoquant la Stasi ou le KGB. L’homme n’est pourtant jamais dans une démarche idéologique. Il expose seulement des points de vue philosophiques ou moraux. Rester dans le flou en ce qui concerne la nature de l’occupant, c’est parler en général du phénomène d’une ville asservie, sous la botte d’un envahisseur.

“Certains pétaient la gueule aux commerçants qui  leur ont tenu la dragée haute sous l’Occupation…”

Pourquoi alors cette affiche montrant Hitler ?
J’ai eu une discussion un peu âpre avec Yslaire à ce sujet. Je n’étais pas d’accord, mais il m’a convaincu que ces portraits étaient aussi utilisés par la propagande russe. J’ai fini par m’incliner d’autant que personne ne sait ce qui est écrit sur l’affiche. Yslaire est allé à Budapest en repérage. La capitale hongroise a été occupée par les Allemands puis par les Russes. Bernard a fait un travail graphique admirable. Il a construit une ville logique en conservant la progression du sale au propre, du cassé au neuf. Une marche vers la propreté qu’on suit dans le roman. On part d’avions encastrés dans les façades d’immeubles un peu branlants, de constructions un peu malsaines, en belle pierre de taille mais vraiment délabrées. On passe aux friches dans des quartiers encore en construction puis dans des quartiers modernes. Et ça se termine dans une école extrêmement propre, blanche face à des immeubles d’habitation modernes aux grandes fenêtres et balcons. Yslaire a de lui-même conçu cette extraction de l’ombre et du crapoteux des ruelles, vers une ville propre et sanitaire.
Comment Sissy peut-elle tomber amoureuse de Frank ?
Parce qu’elle vit totalement isolée chez elle. Il est un garçon sans père, elle une fille sans mère, partie avec un dentiste. Son père, Holst, est un intellectuel contrarié. Un ancien critique d’art reconverti conducteur de tram pour cause d’Occupation et donc jamais là. Elle reste chez elle à peindre des assiettes et admire ce voisin un peu voyou mais beau et sexy, auquel Yslaire a donné un petit côté féminin.
Frank va et vient, il incarne la liberté. Et, remarquant que Sissy crève la dalle, l’emmène dans des endroits comme le cinéma, où, sans pognon, elle ne peut aller. Dans ce contexte, les estomacs commandent. Il lui fait découvrir un salon de thé fréquenté par des riches qui dévorent des gâteaux à la crème dans une ville où on sait plus ce qu’est la farine. Chez Timo, ils bouffent des côtelettes à s’en faire crever la panse ! Romantique, Sissy est aussi petite fille de la guerre. Elle ne serre pas les genoux quand, au cinéma, Frank vérifie si elle est vierge. Tout décontenancé de le découvrir sous ses doigts. Encore un truc de Simenon coureur de femmes mais avouant ne pas aimer les déflorer.
Frank, qui est de son âge, lui semble donc irrésistible. Un zazou, c’est le punk de l’époque. Elle ressemble à une jeune fille de bonne famille attirée par un rockeur. C’est une attraction inversée. Frank est attiré par la pureté de Sissy, sa seule porte de sortie. Elle, est séduite par la liberté de Frank. Frank est amoureux de cette fille bien qu’il respecte, pas farouche qui se donne à lui. En décidant quand même de la filer à violer à son pote, Frank se met au ban de l’humanité.
Curieusement, Sissy ne se considère pas comme une victime ?
Il n’est même pas sûr que Kromer l’ait déflorée. La scène est suffisamment ambiguë chez Simenon pour qu’on ignore si le processus est allé à son terme. Une tension magnifiquement traduite par Yslaire, avec Minna, la petite pute qui se frotte contre Frank sans rien comprendre à la situation. Elle imagine une perversité alors qu’à ce moment Frank n’est pas pervers. Il pense se punir lui-même. Ce qui n’est absolument pas une excuse. À travers la porte, il écoute la rébellion de Sissy face à Kromer à qui il l’a livrée. À Minna à ses côtés, je lui ai d’abord fait jeter « ta gueule ». Je l’ai changé pour « tais-toi ». Il était plus fort de ne pas utiliser d’insulte.

“Sissy reste chez elle à peindre des assiettes, et  admire ce voisin un peu voyou mais beau et sexy”

Heu, la différence ?
« Tais-toi » montre que Minna ne comprend pas ce qu’il se passe. Elle croit, à tort, que Frank s’excite en entendant le viol de la fille qu’il désire. D’accord, l’acrobatie intellectuelle est un peu complexe. Mais on la comprendra clairement à la fin quand Sissy rencontre Frank avec son père. La compréhension soudaine du vieux Holst, apparu au début comme une sorte d’ennemi, fait que Frank trouvera un père. Et, en Sissy, quelqu’un dont l’amour est passé par-dessus l’ignominie. Un pardon d’ordre chrétien : pardonnez à ceux qui vous ont offensé…
Une qui n’est pas très chrétienne, c’est Lotte, sa mère.
Un personnage perdu, tombé totalement dans la logique de l’époque. Une femme manifestement sous emprise qui abuse des filles qui viennent chez elle parce qu’elles ont faim. Toutes sauf Anny la magnifique, bourgeoise engagée dans le bordel pour une raison très subtile. On imagine Lotte en abusée devenue abuseuse, de la même manière que les enfants battus deviennent des parents molestant leurs enfants. Elle essaie vaguement d’être une bonne mère mais reste une conne. Elle est faible et passe tout à son fils parce qu’elle est à genoux devant l’homme. Du moment que c’est un homme, elle cède.
Qui est Bertha, la seule à se rebeller ?
Une robuste campagnarde relativement disgracieuse. Dans la veine de La Veuve Couderc, autre roman de Simenon interprétée par Simone Signoret. Une femme qui égorge des poulets depuis toujours. Faut pas la faire chier trop longtemps. Cette maman de substitution pour Frank est la seule à être tendre avec lui. Ce qui ne l’empêchera pas de la sauter comme tout ce qui bouge. Mais ce qui compte, c’est de pouvoir dormir à côté d’elle, comme dans la scène où il rentre se coucher après avoir poignardé l’eunuque et volé son pistolet. Dans le bouquin, il songe à la réveiller pour la sauter puis y renonce. Il est trop bien, trop tranquille après ce qu’il vient de vivre. Et, malgré ce souvenir horrible, s’endort avec le sourire.

Pourquoi, comme dans le roman, Frank ne débarque-t-il pas masqué chez la sœur de l’horloger ?
Elle l’a connu quand il avait 10 ans. Le foulard donnait une image trop desperado. J’ai donc indiqué qu’il restait dans l’ombre, c’est suffisant pour qu’elle ne le reconnaisse pas. Yslaire a juste relevé son col. C’était nécessaire, car j’ignore s’il avait prémédité de la buter.
Timo, tenancier du bar, a votre visage. N’êtes-vous pas aussi présent dans votre Blake et Mortimer ?
Oui, Antoine Aubin s’est amusé à me dessiner en infirmier plutôt rébarbatif. Tout en étant un peu gêné, le personnage se faisant casser la gueule par Mortimer. Je n’exclus pas qu’il ait ressenti un léger plaisir à montrer un de ses scénaristes se prenant une rouste par son héros ! Mais je ne lui en veux pas. D’autant que ce rôle m’a permis de me débarrasser à Angoulême d’un fan bourré particulièrement collant. Je l’ai regardé calmement et lui ai dit : « Oui, je suis cet infirmier au physique dissuasif… » Il a filé. Bon, ce ne sont pas des premières. Ainsi, lors de mes débuts à Métal Hurlant, Margerin m’avait collé dans la peau d’une concierge. Avec le physique que je me trimballe, j’imagine qu’il est très tentant pour un dessinateur de me représenter comme un éléphant dans la ville. Je finirai par en faire un recueil.
Et pourquoi pas un calendrier ?
Voilà, le calendrier Pirelli de Fromental !

La neige était sale,
Bernard Yslaire, Jean-Luc Fromental,
Dargaud,
98 pages,
23,50 €,
26 janvier 2024.

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