Dix ans après (Astérix est passé par là), Ferri et Larcenet font revivre Manu, Mariette et tous les personnages du Retour à la terre. Casemate 123 consacre au sixième tome du duo sa couverture et un dossier de dix pages. Restait à parler des chats, du fameux rébus, et aussi, évidemment, un peu d’Astérix

Y a plein de chats dans Le Retour à la terre. Comme dans beaucoup de BD. Bien plus que de chiens. Pourquoi cette mode ?
Jean-Yves Ferri : Le chat des Larssinet ayant fait des galipettes avec la chatte de Madame Mortemont, on voit débarquer plein de chatons. Ça agace Larssinet, comme l’agacent toutes les familles nombreuses. Larcenet, lui, les adore, tant ça glisse d’animation dans ses cases. Sauf s’ils parlent beaucoup, comme celui de Geluck, les chats peuvent être un joli élément de décor. Un chien se faufile toujours entre vos pattes. Il faut du coup lui donner un rôle, comme à Idéfix. Pas simple de gérer un chien, alors que les chats jouent sur les cordes sentimentales du lecteur. Avec eux, on est toujours gagnant, sur internet comme sur papier. Alors qu’un chien, c’est assez couillon, et parfois même pénible.
Ne confond-on pas forcément Larcenet, le dessinateur, et Larssinet, votre créature ?
Répétons une fois encore que Le Retour à la terre n’est pas une biographie de Larcenet (le vrai). J’extrapole à partir de ce que m’inspire Larcenet (le vrai), et je lui plaque sur le dos toutes sortes d’angoisses supposées auxquelles j’ajoute les miennes, tant qu’à faire.
Il est arrivé que certaines choses racontées recoupent plus ou moins la réalité de Larcenet (le vrai) ou la mienne, mais beaucoup sont imaginaires et n’appartiennent qu’au Retour à la terre.
Comment Larcenet réagit-il à Larssinet ?
J’ai parfois jubilé en entendant Larcenet (le vrai) s’esclaffant en découvrant un strip et dire : « Ah ah ! J’adore ce perso ! » Larcenet (le vrai) aime moins la fameuse « mise en abîme » : ces moments où le Larssinet de l’album ne sait plus trop lui-même qui est le Manu qu’il dessine… Ces séquences rendent le vrai Larcenet perplexe, il s’identifie alors à son personnage et commence à avoir mal à la tête.
Chaque page nous rappelle des souvenirs précis de ce que nous faisions, dans nos Ravenelles respectives à nous, dans ces années-là. Bizarrement, ce sont des albums personnels pour tous les deux, car issus d’une alchimie particulière. Ils n’auraient pu être faits par aucun de nous deux séparément. Ils sont le résultat d’une rencontre et d’une bonne complémentarité de nos deux univers.
Les personnages de Larcenet n’évoluent guère avec le temps qui passe.
Oui, on aura remarqué la relative stabilité de l’apparence des personnages. En cela, le Retour s’apparente à de la BD vintage, celle d’un temps où les héros ne changeaient pas. Plusieurs fois, j’ai empêché par la force Larcenet (le vrai) de les faire évoluer graphiquement. Je trouvais plus marrant de garder cette petite apparence de BD classique tout en brassant à l’intérieur des thèmes qui le sont moins.

“Larcenet (le vrai), perplexe, s’identifie parfois à Larssinet et commence à avoir mal à la tête”

Pas envie de rebondissements spectaculaires ?
Il se passe de toutes petites choses et le comique vient plutôt du caractère des personnages. Et des situations parfois banales que Manu vit avec un poil trop d’intensité. Dans le couple Manu/Mariette, en dépit du caractère extravagant de Manu, le dialogue n’est jamais rompu. Il y a une complicité entre les deux malgré tout. Manu revient toujours à elle et elle à lui sans qu’on sache trop pourquoi. Ce sont tous ces petits mystères jamais résolus qui font le plaisir d’écrire le Retour. Les personnages désormais existent et vont et viennent où ils veulent.
Pourquoi ne pas montrer le nouveau bébé ?
Toujours l’ellipse. Faire en sorte que le lecteur devine, c’est mieux. D’ailleurs se pose le problème de la place. Dans le principe du strip, difficile de montrer d’un seul coup trop de monde. Il faudrait pousser les cartons.
À l’inverse d’Astérix, pas de jeux de mots dans Le Retour à la terre.
Non, à part quelques noms, et le résumé/rébus.
Parlons-en. Pourquoi n’avoir pas osé le rébus sans la solution sous chaque dessin ?
J’ai découvert ce genre de rébus rigolo dans un Winnie l’ourson de ma fille. Les enfants devaient placer des autocollants de noms sous les dessins correspondants, un chat, une abeille, etc. J’ai pensé que cela collerait très bien avec le côté faussement naïf des Retour à la terre. Et que les mots permettaient quelques gags. Ainsi, dans le 6, jouer avec grognon/rognon ou le taon/temps qui passe. De mauvais gags, d’accord, mais de petits clins d’œil en plus.
Donc inutile de se creuser la tête pour dénicher des jeux de mots, comme dans Astérix ou dans les Trolls ?
Voilà. Tout est un peu surinterprété dans Astérix. Ainsi Obélix lance dans la Transitalique (page 34) : « J’avoue, on a un peu déplacé les bornes. » On m’a demandé si je faisais un clin d’œil à une citation d’Alphonse Allais « Quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limites. » Alors que j’imaginais simplement qu’Obélix faisait de l’humour sans le savoir. Goscinny, avec tout son talent, se livrait souvent à ce jeu de références. Donc les lecteurs ont tendance à chercher toujours ce genre de clin d’œil, d’interprétations cachées. Tandis que Le Retour à la terre donne plutôt dans le registre air du temps tranquille.

“Mes pérégrinations sur Astérix ? il y aurait sans doute un journal de bord marrant à faire”

Entre le Retour à la terre et Astérix, lequel consomme-t-il le plus de litres de sueur ?
Astérix, y a pas photo. Impossible de se promener dans son monde avec fantaisie. Il faut respecter cet univers. Si vous bouleversez ce petit monde, on vous dit : « C’est bien, mais ce n’est pas Astérix ! » Si vous ne bouleversez rien, vous avez droit à : « C’est du copié-collé ! » Bizarrement, Astérix est un réservoir de gags, de petites choses qu’on ne discerne pas forcément, mais qui doivent être présentes. D’où beaucoup de sueur.
Exemple ?
Sur une planche d’Astérix, impossible de consacrer six cases sur l’air du temps, à la contemplation. Faut glisser quelque chose dans un coin, trouver un effet de dialogue, un bout de rythme. Mon gros souci, sur Astérix, est d’arriver à un récit en continu. Commencer par « Il était une fois » et terminer par un banquet. Il faut trouver un rythme et s’y tenir. Et oublier les ellipses énormes qu’autorisent les strips de six cases du Retour à la terre. Entre deux cases, le lecteur du Retour déduit beaucoup de choses. Ainsi, nul besoin de raconter ce qu’il s’est passé entre l’arrivée de Philippe de Dargaud à la gare et son passage au lac aux têtards. On imagine très bien que ce fut très dur pour lui.
Pas envie de raconter un jour en BD les pérégrinations de Ferri sur Astérix ?
Ah oui, il y aurait un journal de bord à faire. Il serait sans doute marrant…
À propos de journal de bord, le dessin de presse ne vous a-t-il jamais tenté ?
J’y ai touché. Mais c’est beaucoup de matière grise pour un résultat qui, à peine un mois plus tard, risque de ne plus rien vouloir dire au lecteur. En revanche, j’aime bien l’expérience du dessin unique. J’en ai réalisé pas mal pour les hors-séries de Fluide Glacial. J’en fais encore, mais c’est un autre métier, il faut vraiment baigner dans l’actualité.

Propos recueillis par Jean-Pierre FUÉRI
Supplément gratuit de Casemate n°123 – mars 2019.

Le Retour à la terre #6,
Les Métamorphoses,
Manu Larcenet, Jean-Yves Ferri,
Dargaud,
46 pages,
12 €,
29 mars 2019.

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