Paris de rêve et de cauchemar
Casemate n°93

Paris de rêve et de cauchemar

2156… Kârinh, jeune femme venue de l’espace, découvre la Terre et Paris en particulier. Un Paris de rêve, beau, trop beau, vidé de ses habitants et livré aux touristes. Dans Casemate 93, François Schuiten et Benoît Peeters présentent et commentent 21 planches de leur Revoir Paris #2/2 à paraître le 26 octobre. Suite et fin de ce dossier spécial de 32 pages.

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Les attentats influencent l’épilogue de Revoir Paris. Vos récits ne sont donc pas figés dans le marbre ?
PeetersBenoît Peeters : Bien sûr, on ne commence pas une histoire sans avoir une idée de la fin. Mais si une meilleure se présente en route, pourquoi s’en priver ? J’ai toujours en tête le temps de réalisation que nécessite une bande dessinée. Je crois que les années de travail d’un dessinateur doivent être pour lui des années extrêmement vivantes. En livrant un scénario figé, complet, bouclé, j’aurais l’impression de l’emprisonner dans quelque chose qui a déjà eu lieu. Il faut se garder la possibilité, par exemple si sous son crayon un personnage secondaire acquiert du poids, de la présence, d’enrichir son rôle.
Tiens, cela rappelle un célèbre capitaine…
Je ne veux évidemment pas nous comparer à Hergé, mais il est certain que lorsque le capitaine Haddock fait son apparition dans Le Crabe aux pinces d’or, Hergé n’a pas un quart de seconde l’idée que ce personnage va s’imposer et accompagnera Tintin dans tous les albums suivants. Tintin, prisonnier sur un bateau, tombe dans une cabine où se trouve un ivrogne pitoyable qui va se coller à lui et mettre sa vie en péril. Ce n’est que deux albums plus tard qu’Hergé s’aperçoit que le public – et lui-même – commence à s’attacher au bonhomme qui du coup va pleinement faire partie de la série.
J’ai réellement l’impression, en voyant des auteurs créer dès le début de leur carrière un monde complet avec tous ses personnages et sa mythologie que c’est un peu faire insulte à l’avenir. Au cours d’une vie, on change dans ses goûts, ses envies. Et celles des autres. François aime passer d’un album couleur à un livre en noir et blanc, ou a envie d’un livre différent avec de grandes images, par exemple. Ce sont des respirations dont il a besoin et dont je tiens évidemment compte.
Ainsi que de la vie du monde extérieur ?
Bien sûr ! Nous n’aurions jamais réalisé La Frontière invisible s’il ne s’était produit le réveil des nationalismes en Yougoslavie. Nos projets doivent rester ouverts sur l’avenir. Je ne pourrais pas, comme certains chanteurs d’opéra, avoir déjà réservé le mois de janvier 2021 pour interpréter Othello à Chicago. J’ai déjà du mal à m’intéresser à un projet d’expo pour 2019. S’il vous plaît, reparlons-en en 2017…

Créer au départ un monde complet, définitif c’est, quelque part, faire insulte à l’avenir – Benoît Peeters

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Schuiten le Bruxellois connaît-il si bien Paris ?
SchuitenFrançois Schuiten : J’y ai passé beaucoup de temps, y ai beaucoup flâné. Le musée des Arts et Métiers a mis un appartement à ma disposition pendant six mois. J’y venais avec mon chien. Le seul chien admis dans cet illustre ensemble de bâtiments ! Cela m’a permis d’entrer vraiment dans l’intimité de la ville, de la photographier, de saisir ses couleurs, sa lumière, de prendre le temps nécessaire pour m’en imprégner, m’en nourrir. Le danger était de tomber dans le genre cartes postales figées. Pour y échapper, il fallait vraiment passer du temps dans Paris, sentir la ville sous ses pieds, apprendre à regarder le nez en l’air. La compagnie d’un chien aide beaucoup. Cela permet de saisir certains moments, certains lieux et d’avoir envie de les transmettre dans son travail.
Votre Paris risque-t-il d’être un jour notre Paris ?
Peeters : Si nous nous documentons, nous ne cherchons absolument pas, avec une histoire comme Revoir Paris, à jouer aux prophètes. Les futurologues sont un peu comme ces islamologues qu’on sort au moment des attentats. Ils viennent tenir quelques discours creux, peu crédibles ou hautement intéressés et disparaissent jusqu’à l’attentat suivant. Prétendre écrire un avenir même à quinze ou vingt ans serait ridicule. Par contre, s’adresser aux lecteurs d’aujourd’hui et des toutes prochaines années, jouer avec les thèmes qui nous préoccupent, sans forcément ne traiter que des hypothèses crédibles, oui, cela est très amusant. Le Paris muséifié et coupé de sa région que nous décrivons est une radicalisation de phénomènes qui existent déjà.
Ainsi les Halles devenant le paradis des animaux alors qu’elles étaient un immense marché de la viande ?
Par exemple. Dans un livre un peu à part à cause de son format, Les Portes du possible, paru en 2005, nous proposions des faits divers des années 2030, 2040, 2050, traités de manière décalée. Ainsi l’histoire d’une petite fille à la santé fragile et d’un cochon génétiquement modifié pour lui servir de donneur. Il s’agissait d’une réflexion amusée sur des questions importantes, la possibilité d’une survie infinie, nos rapports avec l’animalité, l’élevage, l’abattage, etc. Surprise, un chirurgien spécialiste des greffes animales nous a demandé l’autorisation d’utiliser ces pages lors d’une conférence. Nous avions donc imaginé une métaphore, une approche du sujet qui ne semblait pas ridicule à ce professionnel.
Je crois qu’on trouve cette dimension dans Les Cités obscures. Introduire des éléments fantastiques bizarres et faire en sorte que le lecteur y croie, c’est une obsession chez nous. Quand Eugen Robick, dans La Fièvre d’Urbicande, a le bras traversé par un fragment du réseau, il réagit ainsi : « Je vais attendre que le réseau, en grandissant, me libére le bras et je ne serai pas blessé. » On traite cette scène de manière à ce que le lecteur pense, qu’effectivement, lui aussi, dans la même situation, agirait comme Eugen. Enfin, qu’il le pense le temps de sa lecture !
Kafka est un maître à cet égard. Prenez La Métamorphose. Son personnage se réveille transformé en cloporte. Une situation aberrante. Eh bien, Kafka réussit à nous faire croire que sa première réaction est la peur de se faire réprimander par son chef de bureau où il va inévitablement arriver en retard !

Prétendre écrire un avenir, même à quinze ou vingt ans, serait ridicule. Par contre… – Benoît Peeters

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Pour que le lecteur y croie, devez-vous croire aussi à ce que vous racontez ?
Bien sûr, surtout dans le fantastique et l’anticipation qui sont nos domaines de prédilection avec François. Et pour y croire, j’ai besoin que le personnage réagisse d’une manière finalement assez posée, assez calme, quasi rationnelle. Donc que les règles du jeu ne changent pas à chaque instant, que tout ne soit pas possible, que les planètes n’explosent pas à tout bout de champ. J’ai toujours du mal avec la surenchère narrative.
Votre Paris étant imaginaire, vous auriez pu prendre quelques licences avec la réalité.
Schuiten : Eh bien pas du tout. Plus l’on travaille sur des récits fantastiques ou de science-fiction, plus il faut leur donner de la substance, des émotions, du vécu, sinon votre travail semblera artificiel, sonnera creux. Mon obsession a été de nourrir cette traversée du Paris de demain de choses que j’ai ressenties dans le Paris d’aujourd’hui.
Vous êtes moins précis sur le vaisseau qui amène Kârinh sur Terre. On voit juste une espèce de liseron commencer à mettre à mal le vaisseau. C’est peu.
Nous nous fichions de son mode de propulsion et autres problèmes techniques. L’invasion des plantes, en revanche, répond à un besoin précis. Ce vaisseau est un monde fermé, où tout est contrôlé. Les plantes comme le reste. Dans ce monde fermé, l’équilibre de la vie, animale ou végétale, est extrêmement difficile à maintenir. Chacune d’elles peut mourir ou au contraire proliférer anarchiquement. Quand Kârinh délaisse ses charges de capitaine, c’est ce qui arrive au vaisseau. J’y vois un raccourci de l’histoire de notre Terre, que des générations d’hommes et de femmes ont imaginé comme un monde infini. On sait aujourd’hui que c’est hélas faux, que notre monde est limité, clos. Et que si nous le déréglons, il lui arrivera ce qui serait arrivé à l’arche, le vaisseau de Kârinh si celle-ci n’avait pas réagi.
Matthias, protecteur de Kârinh, porte un curieux casque formé de cercles. À quoi sert-il ?
J’imagine que, dans l’avenir, on utilisera des objets bizarres aussi surprenants pour nous qu’un téléphone portable pour un homme du 19e siècle. Je me suis amusé à inventer ce casque, qui le protège, lui communique quantité d’informations, tient compte de son ADN, enregistre tout ce qu’il analyse. Plus tard, Matthias le retirera, sans doute pour couper le lien avec les gens pour qui il travaille. Il est très amusant, au cours de ce genre de projet, de se raconter des micros histoires sur des objets imaginaires. Je pourrais vous expliquer toutes les fonctions de ce casque, mais je ne crois pas que ce soit absolument nécessaire à la compréhension de l’histoire.

Nourrir notre Paris de demain de choses ressenties dans le Paris d’aujourd’hui… – François Schuiten

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Croyez-vous qu’un jour les grandes villes comme Bruxelles ou Paris seront entièrement piétonnières ?
C’est un mouvement général qui ne peut que s’amplifier. Voyez les Champs-Élysées rendus un dimanche par mois aux piétons. On ne reviendra pas en arrière. Mais ce ne sera pas facile. Il y a des résistances terribles. La création d’un quartier piétonnier à Bruxelles a déclenché au départ un énorme tollé. Pour l’instant, ce sont les pauvres qui en profitent ! Évidemment, cela casse les habitudes et ne fait pas l’affaire des commerçants. Il faut du temps pour que les gens retrouvent le plaisir d’abandonner leur voiture, il faut leur proposer des parkings faciles d’accès par exemple. Donc inscrire tout nouveau projet piétonnier dans un vaste plan d’urbanisme. Alors seulement, et à long terme, les gens oublieront leurs vieux réflexes, se déferont de leurs vieilles habitudes.
Bruxelles a-t-elle les mêmes problèmes que Paris ?
La capitale belge est victime d’un ensemble de phénomènes très pénalisants. On a eu des problèmes avec nos tunnels en mauvais état qui font qu’une partie de Bruxelles est difficile à traverser. Les attentats évidemment n’ont rien arrangé. J’ai peur pour le travail à Bruxelles. Mais je crois que, surtout, cette ville est sous-financée. Elle ne dispose pas des moyens qu’elle mérite, en fonction du nombre énorme de gens qu’elle fait travailler. En fait, les régions se servent de Bruxelles. C’est une ville qu’on utilise et qu’on jette. Les routes la traversent, les trains la traversent de part en part, les avions la survolent. C’est cela qu’il va falloir changer. Alors oui, la création d’un immense piétonnier un peu à l’emporte-pièce a été une manière de lutter contre l’idée de Bruxelles ville de transit. Parallèlement, on note un appauvrissement de sa population et un enrichissement de sa périphérie, on voit se développer d’énormes centres commerciaux où se déportent les grandes enseignes que les gens préfèrent aux commerces de centre-ville. Ce sont des réactions inquiétantes. Comment ramener de la valeur à cette ville ? Que peut-on y apporter ? Toutes ces questions sont en filigrane dans Revoir Paris. Nous ne sommes ni politiciens, ni urbanistes, ni architectes, mais il nous amuse d’être au cœur de toutes ces interrogations.
Pourquoi cet amour pour la gare du Nord que vous transformez en un hôtel absolument novateur, avec des chambres de rêve sur sa toiture ?
D’abord, c’est un passage obligé pour tous les Belges venant à Paris. Un peu abandonnée pour l’instant, un peu bordélique alors que la gare de l’Est a été restaurée, elle est en cours de réinvention. Et offre de belles possibilités. Nous-mêmes l’avons transformée sans toucher à son infrastructure que nous respectons au boulon près. Elle souffre d’un handicap : ne pas disposer, comme la gare de l’Est, d’une grand place qui permette de l’appréhender dans toute sa splendeur. On raconte que cela fut voulu par le baron Haussmann. Celui-ci, ayant appris que l’architecte de la gare couchait avec la baronne, décida pour se venger de cette humiliation de coller des immeubles quasiment devant la gare. J’adore cette histoire sans être sûr de sa véracité. Dans Revoir Paris, j’ai rendu justice à cette gare, écartant les immeubles qui l’étouffent aujourd’hui…

Les régions se servent de Bruxelles. C’est une ville que l’on utilise puis que l’on jette – François Schuiten

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Qu’est-ce qui fait que vous allez entamer une biographie, un essai, un scénario de SF ?
Peeters : Mes biographies, mes essais se nourrissent de mes œuvres de fiction, et réciproquement. Je suis persuadé que, si François et moi ne faisions que de la bande dessinée, nous n’aurions pas produit davantage, mais simplement produit moins bien. Nos aventures hors bande dessinée, expos, projets audiovisuels, etc., nous permettent de réaborder la bande dessinée avec une envie intacte. François n’a pas besoin de la bande dessinée pour vivre, il gagne bien mieux sa vie avec ses projets scénographiques, ses affiches, etc. Donc nous revenons régulièrement à la bande dessinée parce que nous aimons cela, bien sûr, mais aussi parce que nous y sommes seuls maîtres à bord. Imaginez le nombre d’intervenants, les lourdeurs, les concessions qu’impose un projet comme le Train World (Casemate 85 et 93) ! La bande dessinée, quand on a comme nous la chance d’avoir un éditeur qui nous fait confiance, est un terrain de jeu d’une liberté incroyable.
Comment vos albums, bien loin du manga, ont-ils pu s’implanter au Japon ?
Nous n’avons rien demandé. Pendant longtemps, les Japonais nous disaient trouver notre travail magnifique, mais trop compliqué pour leur public qui ne le comprendrait pas. Et puis un jour quelqu’un a essayé, en apportant un soin extrême au travail éditorial, et ça a marché. La période était probablement plus favorable, mais la qualité des albums et le grand prix manga que nous avons reçu nous ont fait un immense plaisir. Aujourd’hui, ce sont les Chinois qui découvrent notre travail : huit de nos livres sont déjà traduits et réalisés avec le plus grand soin.
Pas envie d’imaginer des albums peut-être plus accessibles au plus grand nombre ?
Nous sommes très heureux de voir notre public français nous être fidèle, mais nous ne sommes pas des auteurs de best-sellers. Finalement, il ne devrait pas être très difficile de réaliser une histoire plus grand public. Mais je ne suis pas sûr de l’intérêt de la chose. Peut-être le paierions-nous trop cher. En attendant, le prochain projet de François, un Blake et Mortimer, s’inscrit dans un registre un peu différent des Cités obscures et de Revoir Paris (Casemate 93).
Un scénariste n’est-il pas, quelque part, un dessinateur frustré ?
Franchement, je ne crois pas. Enfants, François et moi suivions des cours de peinture sous la direction de son père. Nous étions les deux seuls élèves. François était excellent, et moi pas si mauvais. Son père nous emmenait régulièrement au musée et nous faisait réaliser des dessins inspirés de l’exposition que nous avions vue la veille. C’était un professeur stimulant et exigeant. Je n’ai pas persévéré dans le dessin, mais cette familiarité avec l’art, ces exercices répétés ont fait de moi un meilleur collaborateur pour un dessinateur que si j’étais un pur écrivain. Les écrivains sont pleins de bonnes intentions, mais, lorsqu’ils abordent la bande dessinée, trop souvent ils ne laissent pas assez de place au dessinateur. Ils ne comprennent pas qu’ils doivent le guider, mais surtout ne pas essayer de tout verrouiller par le texte en laissant simplement l’artiste apporter de la joliesse à leur histoire. Certains ne comprennent pas que si le dessinateur ne prend pas du plaisir page après page et case après case, quelque chose ne prendra pas. Que cela restera du travail de commande. Et donc que les bons dessinateurs n’auront guère envie de travailler avec eux.

Le père de François fut pour nous deux un professeur de dessin stimulant et exigeant – Benoît Peeters

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Comment trouver le bon équilibre ?
En s’appuyant sur l’autre, en lui donnant envie d’aller plus loin, en se mettant à son service. Je suis persuadé que cela permet au scénariste d’aller encore plus loin. La bande dessinée n’est pas l’addition d’un bon scénario et de beaux dessins. Il faut à nos yeux qu’elle propose une forme organique, comme si elle était l’œuvre d’un seul auteur.
Dessinez-vous toujours ?
Aujourd’hui, j’en suis incapable, mais ma pratique d’enfant et d’adolescent a beaucoup compté dans ma manière de travailler avec un dessinateur. C’est vrai, nombre de grands scénaristes ont commencé par le dessin. Goscinny a dessiné, Charlier aussi… et plein d’autres, pas seulement dans le domaine franco-belge. Cette proximité sensuelle avec le dessin, cette compréhension avec le dessinateur auquel je ne me substitue jamais, joue un rôle essentiel dans notre complicité. François est fondamentalement passionné par le récit et je suis fondamentalement passionné par les images.
Vous entrez dans le Larousse, douze ans après lui. Les gens du Larousse boudent-ils autant les scénaristes que le jury d’Angoulême ?
Disons que ce dernier a été longtemps une académie de dessinateurs. Jusqu’à primer Mézières sans Christin. C’est vrai, on peut regretter un certain manque de reconnaissance envers les scénaristes. Avec toute l’admiration que je porte au dessin d’Uderzo, il est difficile de penser à Astérix sans évoquer Goscinny. À part cela, je considère comme un honneur tout à fait exceptionnel d’entrer dans le Larousse. Cela a été une belle surprise.
Qu’allez-vous faire pendant que votre complice s’attaque à Blake et Mortimer ?
Je travaille à un nouveau projet biographique, je commence à enseigner la bande dessinée à l’université de Lancaster. Nous avons chacun nos projets, et je crois que c’est très bien ainsi. Mais nous serons heureux de nous retrouver pour une nouvelle aventure, comme nous l’avons toujours fait…

Propos recueillis par Jean-Pierre FUÉRI & Frédéric VIDAL
Supplément gratuit de Casemate 93 – juin 2016.

RevoirRevoir Paris #2/2,
La Nuit des constellations,
François Schuiten, Benoît Peeters,
Casterman,
56 pages annoncées,
17 €,
26 octobre.