Homériques colères…
Casemate n°95

Homériques colères…

Pour sa collection La Sagesse des mythes, trente volumes « conçus et écrits » par Luc Ferry, l’ancien ministre de la Jeunesse, de l’Éducation nationale et de la Recherche, Glénat avait besoin d’une scénariste pour encadrer l’ensemble. Ce fut Clotilde Bruneau, déjà connue pour ses adaptations du Petit Prince. Suite de son interview parue dans Casemate 95.

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Pourquoi cette envie, tenace, des Hommes de se mesurer aux dieux ?
BruneauClotilde Bruneau : Elle porte un nom. L’hybris. La démesure. Lors de la création des Hommes, quelque chose a échappé au contrôle des dieux. Grâce à Prométhée, les hommes récupèrent un pouvoir qu’ils n’étaient pas censés avoir. Possédant le feu, ils ont la tentation de se prendre pour des dieux, de sortir de leur rôle de simples mortels pour se frotter aux immortels. L’hybris, ce péché, est le fondement de la mythologie grecque.
Péché que les Hommes paient cher, car les dieux sont cruels.
Oui, mais leur idée n’est pas de décimer les Hommes, seulement de les punir. On pense à Tantale, on pense aux enfers, à ceux qui roulent sur des croix en feu, à ceux qui poussent leur rocher et tombent. Ces punitions sont les conséquences de péchés précis, liés à l’hybris. Donc les Hommes vont éviter de mettre les dieux en colère.
Certains dieux vous font-ils tousser ?
Disons que certains vont être plus faciles à prendre en main que d’autres. J’ai tendance à mettre en avant un personnage comme Athéna, plus puissante divinité de l’Olympe après Zeus. Les humaines sont souvent des conquêtes de Zeus ou les mères de héros. Certains personnages sont cool, comme Médée, à la fois folle, puissante et dangereuse. Une sorte de Cercei de Game of Thrones. Après avoir puni Prométhée, Zeus crée Pandore, une très belle femme censée apporter les malheurs sur Terre.
Comment choisir entre différentes interprétations du même mythe ?
Le problème ne se pose pas pour l’Iliade racontée uniquement par Homère ! Luc Ferry a levé quelques ambiguïtés, fait des choix clairs et nets sur les intentions des personnages. Lorsque Zeus dit quelque chose, Luc en explique les implications philosophiques. Ce qui m’aide et me donne des pistes pour les personnages. Dans les autres histoires, lorsqu’il y a diverses versions d’un personnage, Luc choisit.

Médée à la fois folle, puissante et dangereuse est une sorte de Cercei de Game of Thrones

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Devez-vous, parfois, faire preuve d’imagination ?
Peu. On me demande surtout de faire preuve de créativité dans les mises en scène en me basant sur les textes de Luc.
Toujours d’accord avec ses interprétations ?
Mes questions ne portent que sur la structure des albums, mais pas sur son interprétation ou sur ce qu’il met en avant dans les mythes. Le but de Luc étant d’être le plus précis historiquement, il n’y a pas grand-chose à redire sur ses versions. Si les femmes de la mythologie grecque ne sont pas toujours positives, il n’y est pour rien !
Certains auteurs ont-ils maltraité la mythologie ?
Au niveau littéraire, je ne vois aucune interprétation horrible ou ridicule. Mais je suis loin d’avoir tout lu. Le cinéma a parfois traité le sujet de manière légère. En BD, j’ai lu quelques œuvres incroyables, comme La Gloire d’Héra de Rossi et Le Tendre.
Allez-vous plus loin dans l’explication de ces récits mythologiques ?
Comme pour la collection Ils ont fait l’Histoire, un cahier documentaire complète les albums. Rédigés par Luc, ces textes vont au-delà de l’histoire, expliquent certains grands principes, le fond des choses, ces traces de la mythologie que l’on retrouve aujourd’hui. La peinture a contribué à créer ces grands mythes.
Les couleurs de Rome étaient criardes…
Effectivement, tout était peint. Nous essayons de restituer les couleurs des décors de façon exacte. Je crois que pour l’instant nous ne nous en sortons pas trop mal.

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Est-ce important pour des récits d’imagination, sans réalité historique ?
Évidemment, on trouve le même mythe traité de manière différente suivant les époques. Certains font peu de cas de la cohérence chronologique. Beaucoup de choses se contredisent allègrement. Les historiens ne sont pas d’accord, ont bien du mal à définir des périodes précises. Nous, avons choisi de placer le curseur à une période précise pour une question de cohérence narrative et graphique. Lorsque les peintres représentaient des scènes de mythologie, ils peignaient souvent des armures contemporaines de leur temps, plutôt que de choisir des armures en bronze. Lorsque nous avions des questions sans réponses, nous nous adressions à Luc.
Les superhéros, mythologie de notre époque ?
Une idée intéressante, mais ces deux mondes ne vont pas dans la même direction. La mythologie montre des dieux ressemblant à des humains, mais demeurant inaccessibles. Les superhéros, eux, sont des humains aux pouvoirs quasi divins. Un retour à l’envoyeur, avec la volonté de faire de l’humain un être supérieur. Les superhéros défendent souvent le monde en place, la société qui leur a donné naissance. Les dieux, eux, sont les créateurs d’un monde qui parfois échappe à leur contrôle. Leurs combats ne sont pas les mêmes.
Que reste-t-il de ces dieux en 2016 ?
Notre monde reste imprégné de la Grèce antique, de l’Antiquité. Si la mythologie est encore étudiée aujourd’hui, c’est qu’elle demeure quelque chose de très fondateur. Au-delà des insultes, beaucoup de choses sont très présentes. Œdipe, Antigone, etc., ont inspiré nombre de penseurs plus récents, en psychologie ou autre.

Il y a bien plus d’ingéniosité dans la mythologie grecque que dans la Bible ou les Testaments !

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Y a-t-il continuité entre mythologies, divinités grecques, et religions du livre ?
Je ne pense pas. Il y avait un dieu grec pour chaque chose, on en trouvait quasiment à tous les coins de rue. Les religions monothéistes présentent une superpuissance divine sans cette notion de personnage, d’identification très présente dans la Grèce antique et dans la mythologie. Sans le besoin de faire vivre des aventures à des dieux finalement très humains. Leur chute accompagne celle de certaines sociétés. Ainsi la fin de l’Empire romain coïncide-t-elle avec le début du christianisme de Constantin.
Êtes-vous croyante ?
Pas pratiquante. Je me pose toujours la question. Mon problème n’est pas tant avec la foi qu’avec l’Église. Le pape François m’a réconciliée un petit peu avec elle. Il est plus facile de s’intéresser à une Église dirigée par un type tel que lui. Mais cela reste une question compliquée.
Les buissons qui prennent feu, la multiplication des pains… n’est-ce pas des faits dignes de la mythologie ?
Un philosophe musulman disait que les textes doivent transmettre un message moral, sans être pris au pied de la lettre. Qu’on est dans le domaine symbolique. Dans la vie de Jésus, à part faire le bien autour de lui et sa fin, il ne se passe pas grand-chose. Alors qu’Héraclès a énormément de choses à accomplir, vit des aventures avec sa femme qu’il tuera sans le vouloir… Au niveau littéraire, il y a beaucoup plus d’ingéniosité dans la mythologie grecque que dans la Bible ou les Testaments.

Propos recueillis par Frédéric VIDAL
Supplément gratuit de Casemate 95 – août-septembre 2016.

IliadeL’Iliade #1/3,
La Pomme de discorde,
Pierre Taranzano,
Luc Ferry, Didier Poli,
Clotilde Bruneau,
Glénat,
56 pages,
14,50 €,
14 septembre.

promProméthée et la boîte de Pandore,
Giuseppe Baiguera,
Luc Ferry, Didier Poli,
Clotilde Bruneau,
Glénat,
56 pages,
14,50 €,
14 septembre.