Gérard Depardieu, de Mitterrand à Poutine
Casemate n°70

Gérard Depardieu, de Mitterrand à Poutine

Suite de l’interview de Gérard Depardieu (Casemate 70), avant le passage, sur Arte*, du film montrant le voyage qu’il a effectué avec Mathieu Sapin au Caucase sur les traces d’Alexandre Dumas. Depardieu parle de Poutine, qui le conseille et qu’il l’admire, de Mitterrand et des bonnes bouteilles de l’Élysée, de Castro à qui il a fait découvrir les rillettes maison et l’alcool de prune. Attention, ça part dans tous les sens. Comme les feux d’artifice.


Le Caucase est-il un pays islamiste ?
depardieuNard_7Gérard Depardieu : Oui, mais un islam très laïc. Mathieu, te souviens-tu de ce pont, avec d’un côté les juifs, de l’autre des musulmans ? Ils s’entendent très bien aujourd’hui, comme hier. On est loin de la crise des années quatre-vingt quand Gorbatchev a filé le Karabagh aux Arméniens. Comme Khrouchtchev, l’exécuteur des basses œuvres de Staline, avait filé la Crimée à l’Ukraine. Comme il a trahi Fidel Castro dans les années soixante lors de la crise des fusées avec l’Amérique de Kennedy. Fidel lui en a voulu à mort. Je me souviens de ses colères.
Fidel que vous connaissiez bien ?
Oui, je suis resté vingt ans avec lui, jusqu’à ce qu’il tombe de son estrade, ensuite je ne l’ai jamais revu. On passait des nuits entières à discuter. Par exemple du programme d’alphabétisation de l’Angola, vers 1995. Pendant dix ans, Cuba a envoyé des instituteurs dans la brousse apprendre à lire aux enfants avec téléviseurs et cassettes.
Castro a aussi demandé à Chavez quel était son livre préféré. Les Misérables de Victor Hugo. Cuba a envoyé des professeurs dans les favelas du Venezuela pour apprendre aux gens à lire avec le livre mascotte de leur président.

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Que pense Poutine des islamistes ?
Très chrétien, il ne peut pas les voir. Je serais le patron du Daghestan, au nord-Caucase – on était à sa frontière durant notre voyage –, je me ferais du souci. Une vraie passoire à barbus. Et c’est la guerre entre les islamistes tchétchènes et Poutine. La vie est difficile pour les femmes là-bas, mais elle l’est aussi au Qatar qu’on couvre de roses. Tous ces gens ne suivent pas le Coran. Il y est dit, par exemple, qu’on peut boire du vin, à condition de respecter la prière. J’ai lu tous les livres religieux. Dans le Coran, on trouve de l’humour, et tous les prophètes y sont juifs.
Franchement, avons-nous beaucoup de leçons à donner, nous les Français ? Rappelez-vous le massacre des protestants lors de la Saint-Barthélemy. En France, les femmes se sont assises à la table des hommes en 1910. En Italie, dans les années trente, elles se tenaient toujours derrière eux.
Pourquoi avez-vous quitté la France ?
Parce que je ne voulais pas payer 90 % d’impôts sur mes revenus et bientôt 106 %, à cause du petit bolchevique de l’Élysée – comme dit Poutine – qui est en train de tuer les classes moyennes. Du coup, je me suis fait traiter de minable par son second de Matignon. Poutine m’a dit : « Gérard, tu viens ? » Le 12 novembre, j’écrivais ma lettre expliquant ma décision, le 7 décembre j’étais Belge, le 18 décembre je recevais le passeport envoyé par Poutine. J’ai passé Noël avec lui.

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On ne vous a pas vu aux Jeux olympiques de Sotchi.
J’étais invité à la tribune d’honneur, mais n’ai pas pu y aller. Malade comme un chien. Un coup de dépression a suivi. Je me suis requinqué à Quiberon. Depuis un mois et demi, je revis à mort, les batteries à fond. Je suis allé en Russie il y a deux semaines apporter à Poutine une montre suisse en platine, avec un aigle dessus. J’ai la même au poignet.
Comment Poutine juge-t-il les Français ?
Il dit n’en avoir rien à faire. Si on l’embête, il ferme le robinet. On est mal placé pour lui donner des leçons. Quand ma mère m’attendait pour mourir à Châteauroux, j’ai dû atterrir à Montluçon parce que l’aéroport de Châteauroux était fermé au trafic civil. On envoyait des armes à l’Irak ! Bachar el-Assad le Syrien a eu beau jeu de déclarer qu’il voulait bien détruire toutes ses armes chimiques à condition que ceux qui les lui ont vendues les lui remboursent. Qui ? Les Américains, les Français, Anglais, Allemands.

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Combien de temps passez-vous en Russie ?
Environ cinq mois par an. Depuis quinze ou vingt ans, je suis plus de huit mois sur douze hors de France. Je viens de faire l’Amérique, l’Algérie, la Russie, le Kazakhstan. Des séjours de deux mois. Je vais passer deux autres mois à Saint-Pétersbourg et je pars en Italie. J’aimerais emmener Mathieu en Russie. Et en Afrique. Il y a de ces nanas là-bas ! Moi, ça ne m’intéresse plus, je suis trop vieux.
Vous reste-t-il du temps pour faire du business en France ?
J’y fais vivre une centaine de salariés. Une trentaine dans les vignobles, cinquante dans la restauration. Le reste dans la production de films ou par exemple la poissonnerie au coin de ma rue qui allait fermer et que j’ai rachetée. Comme ça le quartier continue à avoir du poisson frais. Mais je ne gère pas, n’ouvre aucun courrier. Je finance. J’ai aussi ouvert une rôtisserie. Son concept intéresse les Russes, je leur vends la franchise contre un fixe. Le premier à Saint-Pétersbourg, ensuite Moscou. J’exporte le savoir-faire français.

Retour au Caucase - GŽrard Depardieu dans les pas d'Alexandre Dumas
On vous a pourtant traité de « mauvais Français », l’ex-Premier ministre a jugé votre comportement « minable »…
Ce n’est même pas la peine de leur répondre. Je n’ai pas l’esprit de vengeance. Mais on ne m’empêchera pas de dire que ces abrutis ont flanqué la déprime, bien profond, à la France pour un bout de temps.
Vous aviez commencé par vous exiler en Belgique, tiens, comme Dumas, poursuivi par ses créanciers !
Balzac, Voltaire aussi se sont barrés. Voltaire est un grand horloger, comme Charles Quint. Tous étaient des serruriers ou des horlogers. Je suis en train de racheter une usine de mouvements de montres russes incroyables. La précision des montres de l’armée russe est inouïe. Toutes ces entreprises ont été bradées par Eltsine. Poutine en a déjà récupéré un paquet.


Quelles qualités reconnaissez-vous au président russe ?
Loyauté et discrétion. C’est quelqu’un ! Je sais quand il l’écoute, je sais quand on le fait chier. Je me souviens d’une usine de ciment que des oligarques voulaient vendre. Et mettre 2 000 personnes au chômage. Poutine est venu leur dire : « Démerdez-vous. Vous n’avez pas à vendre des entreprises alors que nous nous battons pour en récupérer. » Il les a obligés à signer un papier de renoncement. À un qui ergotait n’avoir pas de stylo, il a prêté le sien. Et ne le lui a pas laissé. Les emplois ont été sauvés. C’est lui qui m’a conseillé de ne pas répondre aux attaques. Du coup, je ne dis rien. Poutine n’aime pas les bolcheviques, même hors des frontières de la Russie. Il en voit quelques-uns en France.
Vous qui aimez tant le Russe, que pensez-vous des présidents français ?

Au début, je n’aimais pas du tout Sarkozy, puis j’ai appris à le connaître. J’ai toujours bien aimé Chirac, Pompidou beaucoup, Giscard pas du tout. Je voyais Mitterrand très souvent, il voulait tout savoir des histoires de fesses du Tout-Paris. Je suis sûr qu’il se serait très bien entendu avec Poutine. Mitterrand, qui savait que j’avais un faible pour les bons bourgognes blancs, me faisait ouvrir des bouteilles de Meursault. Il y a de belles choses dans les caves de l’Élysée. Mais la plus sublime était celle de l’Assemblée nationale. Avec son président, Philippe Séguin, qu’est-ce que je me suis régalé.

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Comment expliquez-vous vos bons contacts avec les grands de ce monde ?
Je ne sais pas pour ceux-là. Ni pour Castro d’ailleurs. On avait mal commencé. Il y a très longtemps, j’avais signé une pétition contre la manière dont il traitait les homosexuels. Puis je l’ai rencontré en 1992. Avec Gérard Bourgoin, un gros volailler français, nous lui avons apporté des magnums d’alcool de prune et des rillettes faites maison. Pour déguster cela, il nous fallait des lapins que des hommes de sa garde sont allés dégommer sur l’aérodrome à la mitraillette.
Qu’alliez-vous faire là-bas ?
Cuba étant exsangue, Bourgoin échangeait des cannes à sucre contre des poulets. Je me souviens de Charasse, ministre de Mitterrand, empochant à La Havane des cigares par poignées. Je n’aimais pas trop ça ni la manière dont l’homme chaussait les godasses de Coluche. Mitterrand, lui, l’appréciait beaucoup. Un jour, il m’a demandé mon avis. Je le lui ai dit. Il m’a fait la tête un moment. J’ai essayé de me rattraper en glissant que peut-être je ne connaissais pas assez bien Monsieur Charasse… J’aimais trop ce président pour me fâcher avec lui. Il était drôle et parfois inattendu. Un jour, on mangeait chez Jack Lang son traditionnel pot-au-feu. Je revois Mitterrand enlever ses petites chaussures et se mettre à chanter : « Comme un garçon, j’ai les cheveux longs… » Du Sylvie Vartan !

Retour au Caucase - GŽrard Depardieu dans les pas d'Alexandre Dumas
À Cuba, vous passez des rillettes au forage pétrolier.
Par la force des choses. Après le suicide de l’ex-Premier ministre Pierre Bérégovoy, en 1993, Elf a abandonné ses recherches à Cuba. Castro s’est retrouvé sans rien. Bourgoin a proposé que nous lancions un tour de table et devenions pétroliers. Je venais de faire deux trois pubs bien payées, je disposais de quelques sous en banque, j’ai investi près de vingt millions de francs, un peu plus de quatre millions d’euros d’aujourd’hui. On a levé les fonds qui nous manquaient et on est entré en bourse au Canada.
Et vous voilà pétroliers ?
Pas encore, les ennuis commençaient. Nous avions besoin d’un appareil de forage, un rig. Problème, l’embargo américain bloquait tout envoi de matériel à destination de Cuba. On a déniché un rig National 110 tout poussiéreux à Belem, au Brésil. Problème, il appartenait à des Américains. On a triché, disant que nous forerions à Calgary, au Canada. Nous nous sommes retrouvés, avec Bourgoin, à Houston pour négocier notre National 110. On prend l’ascenseur d’un splendide immeuble, moi en t-shirt avec une belle dent d’ours autour du cou. L’ascenseur s’arrête, la porte s’ouvre directement sur une immense salle. En plein conseil d’administration. Notre côté cow-boy jette un froid. Je dis :
Retour au Caucase - GŽrard Depardieu dans les pas d'Alexandre Dumas– Maybe we’re wrong ?
(Peut-être qu’on s’est gouré ?)
Un mec me lance :
Christopher Colombus ?
– Yes, i’m sorry we’re wrong we’re just looking for the petroleum.
(Oui, Je suis désolé on cherche juste le pétrole.)
– It is downstairs man but don’t worry.
(C’est en bas mec, mais t’en fais pas.)
On est descendu d’un étage. Et on a discuté. Puis il a fallu récupérer notre rig qu’on avait payé 2 100 000 dollars. À Belem, le consul français nous a dit : « Attention, vous allez devoir vous cogner les deux mafias du port, moi, les gars, je ne touche pas à ça ! » On y est donc allé avec Bourgoin. Sur place, les dockers m’ont reconnu. J’avais 10 000 dollars sur moi, j’ai filé 5 000 à chaque mafia et on a emmené le rig à la barbe des Américains. Un peu plus tard, on a commencé les premiers forages à Cuba avec notre rig de 45 mètres. Mauvais début, une tête de puits s’est brisée. 300 000 dollars foutus. Ça tournait 24 heures sur 24, le spectacle était magnifique, les boues remontaient de 3 000 mètres de profondeur. Au microscope, on discernait les traces d’huile. Un monde à part. Et on a trouvé le pétrole. Nous avions la propriété de tout ce qui était en dessous de 1 500 mètres. Au-dessus, il y avait du gaz qu’on a ensuite négocié. Une aventure sublime.

Propos recueillis par Frédéric VIDAL & Jean-Pierre FUÉRI

* Retour au Caucase – Gérard Depardieu dans les pas d’Alexandre Dumas. Par Jean-Pierre Devillers et Stéphane Bergouhnioux, avec Gérard Depardieu et Mathieu Sapin, 54 minutes, Arte, le 4 mai à 22h25.

Retour au Caucase - Gérard Depardieu dans les pas d'Alexandre Dumas

Entre Arabes et voyous

Obélix aime-t-il Tintin ?
depardieuGérard Depardieu : J’ai toujours détesté Tintin, avec son pantalon à la con. Les tintinophiles sont incroyables, d’ailleurs ils se ressemblent tous, dans le genre Philippe Meyer. Astérix et Obélix colle bien davantage à notre vie réelle, même si on n’y trouve aucune sexualité. De ce côté-là, on en est encore au niveau des comédies américaines à la Laurel et Hardy. J’aime aussi beaucoup Le Petit Nicolas et les albums ou les films de Gérard Lauzier. On y trouve des choses incroyablement justes sur ce que nous ne connaissons pas encore de nous, sur ce qu’il nous reste de l’enfance ou du racisme.
Exemple ?
C’est flagrant dans le film de Lauzier, Le Plus Beau Métier du monde avec Daniel Prévost. On a attaqué Tintin au Congo pour son colonialisme et son langage, mais c’était le langage populaire de l’époque. Des expressions de pauvres. Dans les cafés du commerce, on entend des expressions racistes en diable. Je sais de quoi je parle, j’ai fait un film sur les Arabes, Michou d’Auber. Né à Châteauroux, j’ai été élevé par des Arabes et appris le français avec un professeur d’arabe littéraire. Je vivais entre Arabes et voyous, des mômes envoyés en Algérie à 18 ans et qui en étaient revenus tellement choqués qu’ils dormaient un flingue sous l’oreiller. Tétanisés, ils avaient peur de tout. Alors, évidemment, quand ils rencontraient un pauvre Algérien… qui lui aussi avait parfois servi en Algérie ! Le gouvernement de l’époque a été odieux avec ces gens qu’on n’éduquait pas et qu’on traitait d’indigènes. Regardez ce qu’il s’est passé avec la colonne du capitaine Voulet au Tchad en 1899 ! (Casemate 61). C’est la France !
1899, c’est loin…
Ben voyons. Allez à Phnom Penh aujourd’hui, vous verrez toujours des Français, des Belges et bien d’autres courir après des gamines de 12 ou 14 ans.

Les dessins sont © Mathieu Sapin, 2014.