Au triste temps de tante Yvonne
Casemate n°94

Au triste temps de tante Yvonne

Pensionnaire dans un établissement religieux à Honfleur durant les années soixante, Florence Cestac en garde un souvenir mitigé qu’elle raconte avec drôlerie dans Filles des oiseaux. Avant de connaître la libération de Mai 68 qui lui vaudra dix-huit jours de prison… Suite du dossier qui lui est consacré dans Casemate 94.

Vos lectures étaient-elles surveillées ?
CestacFlorence Cestac : Tout était surveillé, et les livres dans la bibliothèque du pensionnat contrôlés de près par les bonnes sœurs. Dès que nous avions dans les mains un livre venu de l’extérieur, une sœur venait jeter un coup d’œil. « Comment, mais ma fille, ceci n’est pas bien pour vous ! etc. » J’ai eu le malheur de ramener Notre-Dame de Paris de Victor Hugo et me suis fait jeter. Interdit, Hugo !
Logiez-vous dans des chambres individuelles ?
Vous rigolez ? Dans de grands dortoirs, sous les toits, les lits séparés par des rideaux. Les filles qui avaient leurs règles avaient droit à des sortes de chambrettes avec des rideaux autour.
Messe obligatoire ?
Bien sûr, le matin à sept heures, une ou deux fois par semaine. On descendait à la chapelle au saut du lit. On avait faim, le ventre qui gargouillait. L’office était assez rapide, mais nous semblait durer des heures. Prière aussi avant le déjeuner et le dîner pour remercier le Seigneur de nous nourrir. Ensuite, par groupes, on aidait les sœurs à faire la vaisselle. Autre corvée, nourrir le cochon avec les épluchures et les restes de la cantoche. La nourriture était peu variée, mais correcte.
À quoi jouiez-vous ?
À la corde à sauter, et nous faisions beaucoup de patin à roulettes, en particulier sur nos deux cours de tennis qui n’étaient pas homologués terre battue, mais en bon goudron bien lisse. Des patins avec roues en fer bien lourds, qu’on attachait avec les lanières de cuir à nos chaussures et qui faisaient un bruit d’enfer.

Après la vaisselle, on allait nourrir le cochon avec les épluchures et le reste de la cantoche

Vous avez raconté, jadis, de drôles de jeux avec des rats morts…
Pas chez les bonnes sœurs. Mon père est né à côté d’Arcachon. Il a acheté un terrain au Cap Ferret à l’époque où c’était encore le western. Pas d’eau, pas d’électricité. Évidemment, pour les gens du coin, et pour leurs gosses, on était un peu les nordistes venus s’installer chez les sudistes. La haine totale, batailles rangées dans ce qui était encore un désert avec trois maisons et des bateaux. Quand on chopait un adversaire, on l’attachait à un pin et on lui passait quelque chose de bien dégueulasse sous le nez. Une souris morte qui puait bien fort par exemple.
Dans Super Catho(1), René Pétillon parle d’un aumônier aux mains baladeuses. Et vous, pas de problème de ce côté-là ?
Non, les sœurs nous touchaient de temps en temps pour remettre une robe mal mise, mais sans tripotage. On n’aimait pas ces contacts, mais je n’ai jamais subi ou entendu parler d’acte pédophile au pensionnat.
Vous donnez une image plutôt rugueuse du paysan normand moyen !
Oui, le modèle brute épaisse, pas vraiment tendre. Même dans ma famille, ça ne rigolait pas. Les mecs se levaient tôt le matin, avalaient un bol de café, puis un autre de calva. Un bol ! S’occuper des porcs, des vaches était un boulot très dur, ils bossaient comme des malades. Avec parfois les coups comme mode d’éducation. Certains tapaient sur leurs fils, les rabaissaient en permanence. J’en ai connu qui n’avaient aucun horizon, aucun espoir de sortir de ce marasme, cette tristesse ambiante. Cela pouvait pousser au désespoir.
Comment s’habillaient les filles à l’époque ?
Ma mère achetait du tissu et nous fabriquait nos vêtements. Et tricotait nos pull-overs. Je n’ai pas de souvenirs de boutique où l’on pouvait s’acheter des fringues pour jeunes. Mon premier jean fut une véritable révolution. Et le premier shetland au ras du nombril n’en parlons pas. Je me souviens aussi des prix ! Il fallait les acheter en Angleterre, ce qui n’était pas donné à tout le monde. Mais c’était formidable. Nous les jeunes avions enfin nos fringues, nos magazines, notre musique.

Le paysan normand c’était, dès le matin, un grand bol de café suivi d’un autre de calva…

Les sœurs aimaient-elles la musique ?
Celle d’église oui, mais le jazz, classé musique du diable, était interdit. Une amie a un jour amené son tourne-disque, le fameux Teppaz. Et ses 45 tours. Panique à bord, l’engin fut vite interdit. Mais du coup, nous ressentions fortement le décalage entre la vie à l’extérieur, où tout évoluait, où nos grands frères, nos grandes sœurs découvraient un monde nouveau, s’habillaient d’une autre manière et le monde des bonnes sœurs, immuable, imperméable à ce qu’il se passait à l’extérieur.
Dans sa préface, Jean Teulé parle d’une France d’avant Mai 68 qui sent « le fond de culotte de tante Yvonne »…
… et les chaussettes du général de Gaulle. J’adore. Il a raison, c’était exactement cela. Il n’y avait pas de futur hors des sentiers tracés. On devait se marier, faire des enfants. Point. Tout était triste. Et puis, d’un coup, 68, la musique, les fringues. J’ai 18 ans et suis aux Beaux-Arts. Je n’ai pas chômé et me suis retrouvée en taule pour vol et destruction d’emblèmes nationaux.
Vous aviez volé une Marianne ?
Non, nous avons descendu tous les drapeaux des mairies autour du bassin d’Arcachon, arraché les bandes bleues et blanches et remonté ce qu’il restait. Le rouge. Dix-huit jours de préventive à Draguignan, à l’époque la maison d’arrêt la plus moderne de France. J’ai été déchue de mes droits civiques pendant cinq ans et mon père a dû payer une amende assez élevée. Je ne m’entendais déjà pas avec lui, ça a été la fin des haricots. Je vais raconter cette période dans le tome 2 de Filles des oiseaux. Mes deux copines vont vivre 68 ensemble. Elles auront des parcours différents, mais ne se quitteront jamais vraiment tout au long de leur vie.
À propos de Marianne, vendez-vous bien celle dessinée par vos soins(2) ?
Elle est belle non ? J’aime les sculptures de Jean-Marie Pigeon. L’une d’elles trône dans la salle des mariages de la mairie d’Angoulême. La maire de Puteaux en a acheté une aussi. Mon ami Philippe Druillet me charrie en me disant qu’il faut envoyer un mail à chaque mairie de France, que je vais faire le buzz. Jean-Marie en a tiré douze. Vendues 3000 euros pièce. Six sont parties. Je ne sais pas s’il y aura un autre tirage !

Propos recueillis par Jean-Pierre FUÉRI
Supplément gratuit de Casemate 94 – juillet-août 2016.

1. Dessin Florence Cestac, Dargaud.
2. Journorama, Casemate 93.

OiseauxFilles des oiseaux #1/2,
N’oubliez jamais que le Seigneur vous regarde !,
Florence Cestac,
54 pages,
Dargaud,
13,99 €,
9 septembre.

MicksonHarry Mickson & Co,
Florence Cestac,
Dargaud,
200 pages,
24,95 €,
7 octobre.